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Né en 1945, vit et travaille à Nantes
Il y a dans la création quelque chose de délirant
et d’obsessionnel
qui reprend sans cesse la même
matière – en la triturant et
l’approfondissant sans cesse, jusqu’à sa
complète
transformation en autre chose, comme le fait la vie
elle-même, pour
laquelle nous sommes parfois à peine plus que de la
pâte à
modeler. Une manie frisant l’automatisme, qui malaxe son
sujet en
explorant un par un tous les plis et replis de la
réalité.
Depuis
longtemps Jean-Luc Giraud s’est choisi lui-même
comme objet
d’étude. C’est son visage, ou
plutôt la représentation qu’il
a l’habitude de s’en faire, qu’il utilise
comme base de ses
rêveries et divagations : un
stéréotype presque machinal
décliné en de multiples variations illustrant les
incertitudes sur
ce qu’est l’individualité, le Moi,
Soi-même, mais aussi le
temps, la folie, la raison, toutes les métamorphoses de la
réalité
et, finalement, l’énigme du caractère
éphémère de la personne
humaine, croissant puis se décomposant comme un sujet
naturel.
En
un sens il faut s’aimer beaucoup pour se multiplier ainsi
sans
vergogne, des années durant, et surtout pour ne pas craindre
sa
propre image, scrutée jusque dans ses moindres
retranchements. Une
image intérieure, plus mentale que réelle sans
doute, et sans grand
rapport avec le reflet croisé dans un miroir, mais avec
laquelle le
jeu finit par être assez cruel tout de même
lorsqu’il donne au
bout du compte sa vraie dimension : celle d’un
exercice
terrible de lucidité, atténué par une
touche de clownerie et de
grotesque pour effacer toute trace de complaisance ou de narcissisme.
Parce
qu’il appartient à la
génération qui a vu la naissance de la
culture numérique et du multimédia, Jean-Luc
Giraud passe aisément
d’un support à un autre et mêle aller et
retour tous les modes de
traitement de l’image, fixes et mobiles, traditionnels et
contemporains. Au dessin, à la photo, à la
peinture s’ajoutent à
présent le travail de l’ordinateur, du scanner et
de l’imprimante
et l’on ne distingue plus, dans ces apparitions souvent
crépusculaires, sinon nocturnes, ce qui est dessin original,
photo
peinte ou tirage retravaillé. Récemment, pour
parfaire sa galerie
d’autoportraits, et donner à ses images savantes
une aura
traditionnelle renouant avec le passé lointain de la
peinture,
Giraud s’est pris de passion pour les vieux cadres. Un besoin
sans
doute de faire la suture avec les époques
antérieures, plus
sensibles, dont nous a séparés brutalement la
cassure de la
modernité, mais aussi d’enfermer solidement les
morceaux d’une
identité aujourd’hui nomade,
éclatée, sans racines, comme dans
ces machines de contention utilisées pour endiguer la folie
des
autistes ou des schizophrènes.
Chemin
faisant, il a découvert, fasciné,
l’univers des photos anciennes
et s’est mis à adopter le petit trésor
anonyme des familles bradé
dans les brocantes. Puis, transgressant le tabou du respect des
archives, il a osé s’introduire lui-même
dans l’image des
autres et squatter de sa présence un passé
fantomatique auquel son
geste sacrilège redonne miraculeusement la vie.
L’effet
produit est hypnotique, et déroutant à la
façon d’un rêve où deux
époques incompatibles, deux strates
éloignées du temps
seraient soudain condensées en une, comme dans ces accidents
géologiques où le présent
immédiat côtoie les affleurements les
plus anciens, démontrant d’un seul regard
l’unité de la nature
et de la vie.
Texte
de Laurent
DANCHIN
pour l’exposition : autoportraits
embordurés à la Halle St
Pierre en 2006
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